Encore un extrait de “Demain je le vends“, ouvrage attendu avec une impatience croissante dans le milieu des gens qui attendent avec impatience la sortie de cet ouvrage.
“Chez un bébé, bien des éléments sont pour ainsi dire inutiles, les seules fonctions réellement exploitées étant essentiellement d’ordre digestives. Dès lors, pourquoi nous livre-t-on le colis avec l’intégralité des accessoires préalablement installés ? Tenez, au hasard : les jambes. Un bébé dispose de deux jambes, en état de fonctionner, et pourtant il ne marche pas. Parce qu’il n’y arrive pas, pour tout un tas de raisons objectives qui n’ont pas toutes trait à la mauvaise volonté, facteur existant mais négligeable en l’occurrence, de Monsieur bébé. Partant de là, un bébé un peu cartésien pourrait se demander pourquoi on lui a greffé ces deux excroissances malcommodes, encombrantes et dérisoirement inutiles ; et du coup il pourrait en arriver à la sage décision qu’on verra bien en temps utile ce qu’on en pourra faire, d’ici-là on va se concentrer sur autre chose.
Las !
Monsieur bébé n’est jamais cartésien. Il ignore souvent jusqu’à l’existence de ce mot et, a fortiori, le concept qu’il recèle. Et c’est donc sans plus se poser de question qu’il fait usage, comme il le peut c’est-à-dire n’importe comment, de ses jambes. Encore que, “n’importe comment” n’est pas réellement l’expression appropriée. Si, la plus grande partie du temps, il profite de son oisiveté crasse pour pédaler frénétiquement dans le vide quand on ne s’occupe pas de lui, il a tôt fait de tirer parti des capacités de nuisance que lui procurent les deux membres inférieurs que la facétieuse Mère Nature a cru bon de lui octroyer, la salope, quand la nécessité de lui prodiguer l’un ou l’autre soin, au sens large, s’impose sans possibilité de report à celui des deux parents qui est de corvée. Le changement de couche, par exemple, tâche routinière s’il en est, devient rapidement un exercice sisyphesque à partir du moment où Monsieur bébé a décidé d’en faire un entraînement systématique au planté de talon/extension de jambe. Ça n’a l’air de rien, énoncé comme ça, mais ce double mouvement a pour inexorable résultat, quand vous tentez, calmement, sans vous énerver, de placer la couche au millimètre près, le millimètre qui vous garantira la protection maximum contre les fuites qui ne demanderaient sans ça qu’à intempester, de foutre tout votre travail en l’air, faisant gicler la couche et saccageant le plan de travail, serviette et matelas à langer compris. Et n’allez pas croire que c’est quand vous remettrez le chantier en état que bébé renouvellera son déhanché dévastateur. Non. C’est quand, une fois tout remis en place, vous aurez à nouveau minutieusement installé la couche qu’il estimera opportun de vérifier si sa technique est au point.
Les solutions ne sont pas pléthore : soit vous renoncez une bonne fois pour toutes à changer la couche du marmot, mais là vous vous faites opposer un “non” inflexible et horrifié de Madame Borniol (ou ce qui en tient lieu suivant le cas), soit vous installez un système de sangles pour empêcher Monsieur bébé de gigoter à tort et à travers, mais là vous vous faites opposer un “si t’arrêtes pas tes conneries j’appelle les flics” vif et sans appel de Madame Borniol (même remarque que précédemment), soit vous recommencez docilement à rouler votre pierre en haut de la colline.
La vie est une truie.”