Histoire de calmer les fans en délire prêts à s’ouvrir les veines dans l’attente de sa publication, voici un nouvel extrait de “Demain je le vends”.
“Je ne sais pas pourquoi j’ai cru bon d’enfanter. Il y a sûrement l’une ou l’autre raison, objective ou non mais certainement impérieuse, c’est à peu près acquis, mais je ne la connais pas. Ce que je sais, en revanche, et ce de façon certaine, c’est pour quoi je ne l’ai pas fait : je n’ai pas décidé d’avoir des enfants dans le but de m’acheter une vie sociale.
La scène se passe dans un restaurant où j’ai mes habitudes et dont le patron garantit à ses clients une ambiance conviviale mais pas envahissante, une sorte d’enclave de sérénité dans un monde de crétins. C’est la première fois que l’expérience d’une sortie ailleurs que chez le pédiatre ou l’assistante sociale est tentée avec monsieur bébé, qui s’en trouve fort surpris d’une part et très enjoué d’autre part. Enjoué mais calme, agréable et, pour tout dire, rigolo, assis dans sa chaise haute à sourire au patron, aux clients et au porte-manteau tout proche, sans ordre particulier de préférence. Pour parler franchement, tout se passe presque trop bien. J’en acquerrai la certitude quelques instants plus tard, quand j’aurai commencé à payer ce moment de quiétude.
Vous l’avez sans doute remarqué, il y a des situations dans lesquelles de parfaits inconnus s’arrogent le droit de violer votre intimité sans en éprouver le moindre remords et, pire, sans même avoir conscience qu’il serait légitime qu’ils en éprouvassent. Le cas classique, c’est la femme enceinte à qui on caresse le ventre sans vergogne ni autorisation dès qu’elle a le malheur d’exhiber, bien malgré elle le plus souvent, l’envahissant indice de sa future maternité. Un autre cas classique, c’est un enfant en bas âge qui sourit à tout le monde autour de lui : ça ne rate jamais, le crétin ainsi gratifié se met en devoir d’engager une insipide conversation avec les malheureux parents qui n’en demandaient pas tant, mais alors vraiment pas. Vous pouvez vérifier : ça ne rate jamais, je vous dis.
Et pour l’instant, justement, ça ne rate pas. Raymond et Josiane, sympathiques quinquagénaires en goguette charmés pas la banane affichée par monsieur bébé, entreprennent depuis cinq bonnes minutes de réduire méthodiquement en ruine ce qui s’annonçait comme une bonne journée. “Qu’est-ce qu’il peut être mignon, hein qu’il est mignon ton petit frère ?”, “Franchement, on ne l’entend pas, c’est un vrai petit ange”, “Et ça lui fait quel âge ?”, “Il s’appelle comment ton doudou ?”, tout y passe. Jusqu’au fatidique “Il a les yeux de sa mère”. C’est là que je décide d’intervenir afin de rendre aux choses leur cours normal, en assénant, droit dans les yeux et d’un air particulièrement peu aimable, un “Et le sourire de son père” qui, comme je l’avais prévu, met un brutal coup d’arrêt au monologue collégial des vieux cons. Nos pizzas arrivent, Raymond et Josiane s’en vont.
Aux suivants.
P.S. : pour ceux qui ne me connaîtraient pas physiquement, quand je souris, je ressemble à ça.”